La vraie nature du bonheur

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La vraie nature du bonheur (extrait court)

[...] L'homme moderne considère le bonheur comme quelque chose de tout à fait distinct de l'individu et de tout à fait extérieur à lui. Voilà qui prend une extrême gravité. [...] Si le bonheur est quelque chose en moi et que je ne le rencontre pas, à qui puis-je m'en prendre, sinon à moi-même ? Personne n'a pu me tromper, personne me contraindre, personne m'opprimer ; moi seul je suis donc responsable de mes infortunes et de mes mécomptes. Mon bonheur était en ma possession, il ne dépendait que de moi ou de le créer, ou de le conserver. C'est donc volontairement que par mes actes j'ai maintenu ou détruit ce droit inné en tout homme. Si le bonheur est une chose purement intérieure, quoi qu'il m'arrive, la justice est satisfaite ; mais s'il est une chose extérieure, la question prend un aspect bien différent. Je puis me considérer en toute occasion comme lésé, si je ne l'atteins pas. Tout obstacle est une injustice, puisque cet obstacle m'empêche de franchir la distance qui me sépare de mon bien légitime. Ce bien m'est extérieur ; force m'est donc d'aller le chercher et de poser la main sur lui, ce que je n'aurais pas à faire, s'il ne dépendait que des mouvements de mon être intime, et alors qui donc a le pouvoir de m'arrêter ? Le moindre retard est un déni de justice, la moindre entrave un acte illégal, tout ce qui se dresse devant moi m'est ennemi. J'ai le droit d'accuser tout le monde, sauf moi-même, de mes infortunes. Vous voyez d'ici les conséquences ; vos lois me sont une gêne, je les foule aux pieds ; vos institutions me sont un fardeau, j'en débarrasse mes épaules en les jetant à terre ; la révolte devient ainsi le plus légitime des sentiments et le plus sacré des droits. [...]

Qui croirait qu'il y ait tant de choses et de si terribles dans cette simple proposition philosophique d'aspect si bénin : le bonheur est extérieur à l'individu et ne dépend pas de sa volonté et de ses efforts ? [...]

Au contraire, si le bonheur est une chose intérieure, de pareils dangers n'existent pas, car alors l'individu, seul est responsable. Aussi est-ce vers cette opinion plutôt que vers la précédente que les sages ont penchée de tout temps. Des deux opinions, elle est en effet la moins aventureuse et celle qui contient certainement la plus grande part de vérité. [...]

Emile Montégut, Essais de Morale et de Littérature, Revue des Deux Mondes, 15 décembre 1864

Voir également Notre bonheur dépend des événements et de notre caractère (Joseph Droz)

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La vraie nature du bonheur (texte complet)

Il y a déjà bien longtemps que nous nous étions proposé de parler du livre excellent de M. Paul Janet sur la Philosophie du Bonheur. Le livre a cependant fait son chemin sans bruit, et dans ce tranquille succès notre lenteur trouve une excuse et une consolation. Pourquoi avons-nous tant tardé ? C'est que chaque fois que nous voulions prendre la plume une sorte de terreur panique s'emparait de nous, et alors nous nous adressions in petto le petit discours que voici : Parler du bonheur, disserter sur le bonheur, n'est-ce pas, la plus intolérable des audaces ? Quel droit possédons-nous et même quel droit possède n'importe quel être humain à parler du bonheur ? Vouloir entretenir ses semblables d'un pareil sujet, n'est-ce pas à la fois une effronterie et une insolence ? Une effronterie, car quel est l'homme qui peut se flatter de connaître à fond ce sujet, sur lequel il n'est pas deux personnes qui parviennent à s'entendre ? Qui donc a vu le bonheur ? Qui l'a connu ? Tous le rêvent à la vérité ; mais rêver d'une chose, est-ce la connaître ? Et ne nous exposons-nous pas à nous entendre dire : Parlez-nous donc des choses qui vous sont familières, de Shakespeare, d'Aristote ou de Goethe, et ne venez pas nous entretenir de celles où, moins que nous encore, vous êtes compétent ? Le bonheur est un de ces thèmes qui doivent être interdits à tous les titres. Abstenez-vous, si vous ne l'ayez pas connu, car vous ne sauriez en bien parler ; abstenez-vous encore, si vous l'avez connu, de crainte que nous ne prenions vos paroles comme une raillerie et une insolence. Ne savez-vous donc pas que ceux qui le possèdent en réalité le cachent soigneusement à tous les yeux, par politesse non moins que par prudence, et autant pour éviter de faire offense que pour empêcher qu'il ne leur soit disputé ? Voyez comme finement ils le placent dans les choses contraires à celles où ils l'ont trouvé, avec quelle charitable hypocrisie ils nomment sans cesse le bien contraire à celui que tout le monde leur envie ! L'ont-ils trouvé dans les richesses, ils vantent la paix de la médiocrité ; l'ont-ils trouvé dans la puissance, ils vantent la douceur de n'être rien ; l'ont-ils trouvé dans l'amour, leur premier soin est de chercher un désert, et, s'ils ne peuvent s'enfuir, nous les voyons rester muets et garder sur eux-mêmes la plus froide discrétion. Ceux-là, il est vrai, qui prétendent l'avoir trouvé dans la vertu ont le courage de ne pas le placer ailleurs, peut-être parce qu'ils sont les seuls qui savent qu'ils ne seront pas enviés. Telles étaient les réflexions qui nous ont fait si longtemps reculer devant l'examen de cette question du bonheur. Enfin aujourd'hui nous nous décidons, et cela pour deux raisons : la première, c'est que tout doit avoir une fin, et qu'il vient toujours un moment où il faut donner leur congé définitif à nos pensées comme à nos sentiments ; la seconde, c'est que, si le droit de parler du bonheur était réservé à ceux-là seuls qui se vantent de l'avoir connu, non-seulement le sujet ne serait jamais traité, mais le nom même du bonheur s'effacerait bientôt du langage humain.

Certes c'est justement que l'homme a de tout temps paru une mystérieuse et incompréhensible créature aux philosophes et aux moralistes. Qui pourrait croire, s'il ne le savait par sa propre expérience, que les choses qui sont le plus hors de son atteinte sont précisément celles qui semblent le plus indispensables à sa nature morale ? De ces choses, il en est deux principales qui renferment toutes les autres, la vérité et le bonheur. Toute pensée a la vérité pour objet, toute activité a le bonheur pour but. C'est pour atteindre ces deux fins suprêmes que les hommes travaillent, naviguent, trafiquent, prient et élèvent des temples, étudient et construisent des écoles, font des révolutions et changent les formes de leurs constitutions politiques, subissent le joug de la tyrannie ou font appel à la liberté, en sorte que les sociétés humaines n'ont pas d'autre fondement que ces deux grands désirs et d'autre but que de les satisfaire. La vie individuelle, la plus chétive, comme la plus glorieuse de ces existences collectives qu'on nomme existences nationales, tourne autour de ces deux pôles. L'homme parcourt toute la terre et épuise jusqu'au dernier de ses jours à la recherche de la vérité et du bonheur, et nulle part il ne les rencontre. Sur son chemin, il trouve des choses qui l'arrêtent un instant et auxquelles il donne le nom de biens, mais à aucune, après les premières minutes d'étonnement passé, il n'ose donner le nom de bonheur. Il trouve des faits généraux qui lui rendent compte des faits plus particuliers qu'il a laissés derrière lui, et qu'il nomme lois en raison de ce caractère de généralité ; mais par derrière ces faits généraux il en découvre d'autres encore, et à aucun il n'ose donner le nom de vérité. La vérité et le bonheur ne sont-ils donc que deux fantômes ? Tous nous avons dit cette parole à nos heures de découragement, et quelques-uns même parmi les meilleurs de notre race se sont arrêtés à cette croyance et se sont couchés dans le désespoir en maudissant la nature, qui artificieusement faisait briller ces deux illusions aux yeux de l'homme. Fantômes, soit ! Illusion, manège et artifice de la nature, soit ! Mais voici un plus grand étonnement : c'est que sans ces fantômes aucune réalité n'existe, car toutes les réalités sont contenues en eux ; relèvent d'eux et leur obéissent, et sans ce manège artificieux de la nature que nous maudissons l'existence humaine devient impossible.

La double poursuite de la vérité et du bonheur est donc la condition nécessaire de l'existence humaine ; bien plus, elle est l'explication même de l'apparition de l'homme sur notre planète. L'homme est parfaitement inutile sur la terre, s'il vient pour chercher autre chose que la vérité et le bonheur, dans lesquels se résume toute vie morale : si cette poursuite n'est pas son but, l'homme est dans le monde une créature sans emploi. La nature n'a point besoin de lui pour tenir les autres rôles du grand mystère de la création. En effet, que viendrait-il faire ici-bas ? Manifester par sa présence la puissance génératrice de la nature ? Mais le monde des plantes, depuis l'hysope jusqu'au cèdre, la manifeste plus et mieux que lui, avec une abondance, une variété, une délicatesse, et, pour tout dire, une pureté qu'il ne connaît pas. Manifester la loi de l'instinct et exprimer la vie de l'instinct ? Mais les animaux tiennent cet emploi, et le remplissent avec une docilité, une sûreté, une infaillibilité qu'il n'atteindra jamais. Il lui est arrivé, il lui arrive parfois, d'envier cette vie inférieure de l'animal, et de placer dans l'obéissance à l'instinct ce bonheur qui le fuit ; mais cette jalousie, qu'on a justement flétrie de l'épithète de dégradante, est encore plus présomptueuse qu'elle n'est vile, car dans le monde de l'instinct l'animal est un meilleur acteur que l'homme ne peut l'être, et si, par un caprice de la nature, il obtenait ce bonheur qu'il envie, il le gâterait de manière à faire pitié à la plus microscopique des fourmis et au dernier des vers de terre. Puisque toutes les places sont prises et tous les emplois tenus, puisque c'est en vain qu'il voudrait descendre, puisque la vie de l'inertie et la vie de l'instinct ont leurs représentants distincts et privilégiés, quelle autre raison d'être a-t-il, sinon cette vie supérieure qu'il manifeste par la poursuite de ces deux fantômes ?

Chimère ou non, le désir du bonheur est donc indissolublement uni à notre vie morale ; il entre dans la substance de notre être, et sans lui notre existence n'a plus de but ni de prix. Qu'est-ce donc que cette chimère qui tient une plus grande place que toutes les réalités ? Qu'est-ce que cette illusion sur laquelle est fondée la plus grande des réalités, à savoir la.vie morale de l'humanité ?

Quelquefois en logique, lorsqu'on est embarrassé de donner une définition positive d'une chose, on tourne la difficulté en en donnant une négative, et, ne pouvant dire ce qu'elle est, on dit ce qu'elle n'est pas. Le bonheur, nous le craignons, est une de ces choses qu'il est plus facile de définir par ce qu'elle n'est pas que par ce qu'elle est. On peut nommer l'un après l'autre tous les biens que présente le monde, et dire de chacun successivement : Ce n'est pas le bonheur. Et pourtant chacun de ces biens porte sa ressemblance et peut tromper pour un instant l'homme qui s'attache à lui. Dans toutes ces choses qui s'appellent richesse, passion, plaisir, affection, il y a certainement une parcelle de cette insaisissable réalité qu'on nomme bonheur, comme il y a un rayon de l'âme divine dans chacun de nous. Elles sont de la substance du bonheur sans être pour cela le bonheur, comme nous sommes nous-mêmes d'essence divine sans être pour cela divins. Aussi beaucoup de philosophes, et avec eux nombre d'esprits sages et prudents, apercevant dans toutes les choses une parcelle du bonheur sans le trouver nulle part complet, s'arrêtent volontiers à une sorte d'éclectisme et nous présentent du bonheur une image en mosaïque composée de toutes les parcelles détachées de ces biens. Si cette mosaïque morale était possible autrement qu'en théorie, il y aurait véritablement un art d'être heureux qui se réduirait à une question d'adresse et de ruse. Il suffirait d'être assez habile pour extraire de chaque bien cette parcelle de bonheur qu'il renferme sans accepter ce bien lui-même : tâche difficile en vérité que cet escamotage que, pour l'honneur de la nature humaine, les lois morales ne permettent pas. Il y a certainement dans la richesse un atome de bonheur ; mais comment extraire cet atome de la masse de responsabilités, de soucis et d'inquiétudes au milieu de laquelle il est comme perdu ? Comment séparer de la richesse elle-même le plaisir de la richesse ? Il en est de même de la passion, de la puissance, de l'affection et des plaisirs qui se tirent de l'imagination et de l'habitude ; tous ces biens ont un corps qu'il me faut accepter, si je veux jouir d'eux, et cependant, si je l'accepte, je diminue mes chances de bonheur. Quel privilège enviable ce serait que de posséder la puissance sans engendrer la haine, la passion sans éprouver la souffrance ; les plaisirs de l'imagination sans les payer de la prostration et de la fièvre, et les plaisirs de l'habitude sans les payer de la rouille de l'esprit !

Cet éclectisme habile, qui enseigne à composer le bonheur de la fleur de tous les biens comme l'abeille compose son miel, n'est donc pas à l'usage de l'homme, et d'ailleurs ne touche pas au fond de la question. L'homme en effet ne peut créer son bonheur qu'avec les facultés qui sont en lui, avec les éléments qui sont autour de lui, et alors à quoi sert-il de lui dire que trop de richesse ou trop de puissance, trop d'imagination ou trop de sensibilité, est fatal au bonheur ? Ce qu'il demande à la philosophie, c'est précisément de lui enseigner un secret d'être heureux malgré ces biens et ces facultés. Vous me dites qu'un mélange composé d'un peu de passion, d'un peu d'affection, de quelques plaisirs d'imagination tempérés par quelques habitudes, me rendrait parfaitement heureux ; mais, pour que je pusse créer ce mélange, il faudrait que les éléments en existassent déjà en moi-même. Je suis tout imagination et tout sensibilité : ai-je un moyen d'être heureux par ces facultés mêmes ou en dépit d'elles ? La nature m'affligea de sens grossiers et d'une intelligence opaque : suis-je condamné pour cela au malheur ? Je suis riche, est-ce que ma richesse va me river à sa chaîne ? Je suis puissant, est-ce que ma puissance va me courber comme une cariatide ? Je suis pauvre, est-ce que ma pauvreté va me cloîtrer dans son cachot ? Intelligent ou stupide, riche ou pauvre, je veux être heureux, et si pour cela vous me recommandez telles facultés que je n'ai pas ou telles conditions d'existence qui ne sont pas les miennes, vos paroles ne répondent pas à ma question et s'adressent à d'autres que moi-même.

Ainsi nous ne pouvons définir le bonheur du nom d'aucun des biens que nous présente le monde, car aucun de ces biens ne le contient complètement, et nous ne pouvons pas davantage le chercher dans un assemblage habile de tous ces biens, car une telle mosaïque morale n'est à l'usage d'aucun homme. Cependant, puisque le désir du bonheur est dans tout homme, quelles que soient sa condition ou ses facultés, puisqu'il est universel comme le fait de la vie, et qu'on le ressent par cela seul qu'on est créé, il faut que le bonheur soit à la fois quelque chose de plus universel qu'aucun de ces biens et de plus un que l'assemblage de tous ces biens, un désir si général qu'il ne tient compte ni de la pauvreté, ni de l'ignorance, ni même de la stupidité, doit répondre à quelque fait général comme lui, et qui, pas plus que lui, n'admet le privilège. Il doit donc y avoir un bonheur commun à tous les hommes, puisque la nature n'a défendu à aucun homme de le désirer et de le chercher.

Nous marchons lentement, on le voit, et difficilement à la découverte de cette chose mystérieuse, et cependant, quoique nous n'ayons pas encore de définition à donner, nous avons déjà reconnu plusieurs faits : d'abord que le désir du bonheur était indissolublement uni à la substance de la nature humaine, dont il était un des plus puissants leviers d'activité, ensuite qu'il ne fallait le chercher dans aucun des biens de ce monde, ni même dans tous ces biens réunis ensemble, enfin que le besoin universel que tous les hommes en ressentent doit correspondre à quelque réalité universelle, et qu'il doit y avoir par conséquent un bonheur commun à l'humanité tout entière, et auquel a droit d'aspirer le plus pauvre et le plus ignorant des hommes, comme le plus puissant et le plus élevé. C'est celui-là seul qui mérite évidemment qu'on s'occupe de lui, et c'est le seul dont nous voulons nous occuper.

Mais, s'il existe un tel bonheur universel, quelle est sa forme et sa figure ? Et où loge-t-il ? Est-il quelque chose hors de nous ou quelque chose en nous ? Ici les avis ont été de tout temps partagés. La question est des plus délicates, car, selon la réponse qu'on lui donnera, des conséquences incalculables au point de vue social vont se dérouler. Arrêtons-nous un instant sur ce point avant de passer outre ; la question, ainsi qu'on va le voir, vaut bien quelque attention.

Un des meilleurs chapitres du livre de M. Janet est celui qui porte pour titre le bonheur dans la société actuelle. M. Janet y fait justement remarquer que ce problème a pris de nos jours les proportions les plus vastes, et que nos contemporains ont cru qu'il était lié à l'état de la société et aux conditions dans lesquelles l'homme se trouve placé. C'est dire que l'homme moderne considère le bonheur comme quelque chose de tout à fait distinct de l'individu et de tout à fait extérieur à lui. Voilà qui prend une extrême gravité. Effectivement nous avons reconnu que, par le fait de l'universalité du désir qu'il inspire, il devait y avoir un bonheur commun à l'humanité entière ; tous les hommes y ont donc un droit égal. La conséquence ne peut être niée, et alors quels caractères différents elle va prendre selon la forme qu'on donnera à ce bonheur ! Si le bonheur est quelque chose en moi et que je ne le rencontre pas, à qui puis-je m'en prendre, sinon à moi-même ? Personne n'a pu me tromper, personne me contraindre, personne m'opprimer ; moi seul je suis donc responsable de mes infortunes et de mes mécomptes. Mon bonheur était en ma possession, il ne dépendait que de moi ou de le créer, ou de le conserver. C'est donc volontairement que par mes actes j'ai maintenu ou détruit ce droit inné en tout homme. Si le bonheur est une chose purement intérieure, quoi qu'il m'arrive, la justice est satisfaite ; mais s'il est une chose extérieure, la question prend un aspect bien différent. Je puis me considérer en toute occasion comme lésé, si je ne l'atteins pas. Tout obstacle est une injustice, puisque cet obstacle m'empêche de franchir la distance qui me sépare de mon bien légitime. Ce bien m'est extérieur ; force m'est donc d'aller le chercher et de poser la main sur lui, ce que je n'aurais pas à faire, s'il ne dépendait que des mouvements de mon être intime, et alors qui donc a le pouvoir de m'arrêter ? Le moindre retard est un déni de justice, la moindre entrave un acte illégal, tout ce qui se dresse devant moi m'est ennemi. J'ai le droit d'accuser tout le monde, sauf moi-même, de mes infortunes. Vous voyez d'ici les conséquences ; vos lois me sont une gêne, je les foule aux pieds ; vos institutions me sont un fardeau, j'en débarrasse mes épaules en les jetant à terre ; la révolte devient ainsi le plus légitime des sentiments et le plus sacré des droits. Tel est le syllogisme historique que nous avons vu se développer de nos jours dans le monde des faits avec une violence qui a effrayé les plus braves et les plus calmes.

Qui croirait qu'il y ait tant de choses et de si terribles dans cette simple proposition philosophique d'aspect si bénin : le bonheur est extérieur à l'individu et ne dépend pas de sa volonté et de ses efforts ? C'est ainsi pourtant que cette question s'est posée de nos jours, et la proposition que nous avons formulée est devenue pour des milliers d'hommes une manière de credo, d'article fondamental de foi politique, qu'ils tiennent pour si évident par lui-même qu'ils ne prennent même pas la peine de le discuter et de l'examiner. Le bonheur n'est plus considéré comme un résultat de la sagesse personnelle, mais comme un fait social que selon leur nature les institutions politiques peuvent créer ou empêcher. Quand on réfléchit que cette idée, une des plus douteuses qu'il y ait au monde et des moins vérifiées par l'expérience, a pris la forme non d'une opinion passagère, mais d'une croyance fixe, et participe par conséquent de cette énergie presque invincible qui caractérise les croyances, on ne peut s'empêcher d'être saisi de vagues terreurs en prévision des désastres possibles qu'elle renferme. Si quelque sage antique avait eu à dénoncer à l'attention de ses concitoyens une semblable idée, j'imagine qu'au lieu de leur en dérouler longuement et ennuyeusement les conséquences, il aurait employé quelques paroles sentencieuses et brèves propres à faire tressaillir la conscience et à faire sentir par la vie ce que la logique serait impuissante à expliquer. Faisons ainsi et disons simplement pour exprimer ce qu'une telle idée contient de dangers et implique de devoirs : Honorez les dieux, respectez la justice, et frémissez, si jamais vous l'avez offensée.

Au contraire, si le bonheur est une chose intérieure, de pareils dangers n'existent pas, car alors l'individu, seul est responsable. Aussi est-ce vers cette opinion plutôt que vers la précédente que les sages ont penchée de tout temps. Des deux opinions, elle est en effet la moins aventureuse et celle qui contient certainement la plus grande part de vérité. Quoi qu'on fasse, on sera toujours obligé d'en revenir à cette opinion, je le crois ; cependant elle n'est pas à l'abri de la critique. Ainsi il est évident que, tout en voulant se fonder sur un plus grand respect de la liberté, elle laisse subsister en grande partie la fatalité des circonstances et qu'elle détruit cette idée d'une chose appelée bonheur qui serait la propriété commune de tout le genre humain. Si le bonheur est en effet le résultat d'une création individuelle, il n'y a plus d'idée générale du bonheur, il n'y a plus que des bonheurs différents, autrement dit des biens. Je ne puis créer quelque chose qu'avec les facultés qui sont en moi et les éléments qui sont sous ma main ; mais si ces facultés sont défectueuses, si ces éléments sont incomplets, me voilà placé à tout jamais sous la tyrannie de la nature, qui m'a formé sans me consulter, et sous le joug de circonstances que je n'ai pas créées, et dont par conséquent on ne peut faire peser sur moi la responsabilité. Ce désir du bonheur que je sens en moi, quoique pauvre ou stupide, reste donc sans objet, si je n'ai pas les outils nécessaires pour le créer, et cependant, puisque la nature n'a pas hésité à mettre en moi ce désir, quoiqu'elle m'ait refusé les facultés et les circonstances nécessaires pour le réaliser au dire des philosophes, n'est-ce pas une preuve évidente qu'elle ne comptait pas sur ces facultés et sur ces circonstances, et qu'elle ne considérait pas ma stupidité ou ma pauvreté comme un obstacle à mon bonheur ? Aussi les hommes, embarrassés et irrités par cette difficulté, n'ont-ils jamais cru tout à fait, malgré l'autorité des sages, que le bonheur fût une chose absolument intérieure, qui ne dépendît que de l'individu, et, tout en vivant sous l'empire de cette opinion, on les a vus de tout temps protester par les explosions et les violences de la révolte, par les reproches amers de l'ironie, par les angoisses du doute et les actes du désespoir, contre l'écrasante responsabilité que les sociétés et les doctrines philosophiques faisaient peser sur leur frêle liberté.

S'il n'y a pas de bonheur commun à l'humanité tout entière, s'il n'y en a d'autre que celui que peut se créer chaque individu, il faut conclure que la masse des hommes en est exclue. En effet, prenez successivement chacun de ces biens que M. Janet analyse si finement, et qui, selon lui, font partie intégrante du bonheur, et dites à combien de personnes vous pourrez les appliquer. La richesse ? mais la pauvreté est le lot général de l'humanité. La santé ? mais ce monde est un vaste hôpital. Les plaisirs de l'imagination ? mais ils demandent, pour être goûtés pleinement, une culture exceptionnelle et un loisir éclairé qui sont au pouvoir de très rares individus. La passion ? mais très peu d'hommes en sont capables, et la plupart meurent sans l'avoir connue. L'affection ? mais quiconque a observé, même superficiellement, l'humanité sait qu'elle présente ce spectacle terrible d'âmes séparées, par des murs de glace, et que l'affection que nous avons les uns pour les autres se mesure tout simplement par le degré d'élévation de ce mur. Le caractère ? mais il n'y a rien qui soit moins commun, car lorsqu'elle a formé un caractère, la nature se réjouit ; selon le mot de Shakespeare, elle s'arrête pour le contempler, et dit : C'est un homme ! Si l'homme est chargé de créer son bonheur sous sa propre responsabilité, je demande quel est celui de tous ces biens qu'il peut acquérir par les efforts de sa volonté, sauf peut-être la richesse, laquelle dépend de tant de hasards et constitue tellement une exception, que de tout temps il est celui dont la sagesse a tenu le moins de compte. De tous les biens qui figurent dans le catalogue descriptif de M. Janet, la richesse était mise de côté, je n'en vois qu'un seul qui relève directement de l'individu : la vertu. Il est certain qu'il est au pouvoir de tout homme de créer en lui la vertu et d'être heureux par elle ; mais encore il est vrai de dire que si on entend par vertu autre chose que la simple honnêteté, si l'on veut parler de la vertu philosophique, le bonheur qui en découle sera à la portée de bien peu. A qui s'adressent donc toutes nos dissertations sur le bonheur, sinon aux privilégiés de la fortune et de la nature, à ceux qui plus ou moins ont reçu les sourires du monde et le sacre de l'esprit, aux heureux, en un mot, qui n'ont pas besoin qu'on leur apprenne ce qu'est le bonheur, puisqu'ils le possèdent, et qu'ils peuvent dire le mot profond d'un de nos amis qui avait pris sur notre table précisément le livre aimable de M. Janet : " Philosophie du bonheur ; mais le bonheur est une philosophie ? "

Ainsi deux grandes opinions se partagent le monde sur cette question de la nature et de la forme du bonheur. Laquelle des deux adopterons-nous ? Ni l'une ni l'autre et toutes les deux à la fois. Il est certain que ceux qui placent le bonheur en dehors de l'homme et qui le voient sous la forme d'un bien extérieur dont ils ne sont séparés que par des circonstances qu'il est au pouvoir de la société de détruire tombent dans l'erreur qui a donné naissance à toute idolâtrie, c'est-à-dire qu'ils ne font qu'objectiver hors d'eux le désir qu'ils trouvent en eux. Cependant il n'est pas moins certain que le bonheur n'est pas purement intérieur et ne dépend pas absolument de l'individu, et cela pour deux raisons : la première, c'est que le désir qui est en nous doit nécessairement correspondre à un objet, et que cet objet ne peut être qu'extérieur ; la seconde, c'est que ce désir est le plus vain des mensonges, s'il ne peut être réalisé que par des facultés dont on peut constater l'absence dans la grande majorité des hommes. Ainsi nous avons fait deux nouveaux pas vers la solution de ce délicat problème : le bonheur suppose un objet extérieur, et la possession de cet objet ne dépend directement d'aucune de nos facultés. Il ne nous reste plus qu'un pas à faire, ce semble, c'est de nommer cet objet et de définir la nature de cette possession.

Le bonheur est donc double en quelque sorte ; mais comment ces deux caractères si différents s'unissent-ils en lui ? Est-ce que nous allons nous le représenter sous la forme d'un bien hybride composé de deux substances et semblable à ce médiateur plastique qu'un ingénieux philosophe anglais, Cudworth, avait inventé pour rendre compte des rapports de l'âme et du corps ? Un des points les plus importants qu'ait établis la philosophie historique de notre temps, c'est que l'homme a une tendance presque invincible à l'anthropomorphisme, et que la nécessité de se figurer ses pensées lui fait prendre pour des réalités les images qu'il s'est formées. Mais ce n'est pas seulement dans les religions primitives que règne cet anthropomorphisme ; il règne aussi dans les philosophies métaphysiques les plus avancées. Les distinctions nées des nécessités de l'analyse prennent une sorte de corps ontologique, elles se présentent sous la forme d'êtres réels, et nous ne sommes pas très loin parfois de croire qu'il est en nous telle chose qui s'appelle la mémoire qui a sa vie propre, indépendante de telle autre chose qui s'appelle l'imagination ou l'attention. Le langage lui-même nous trompe par sa trop grande précision, et nous fait prendre pour des êtres réels, pour des manières de personnes, tout ce que nous le chargeons de nommer. C'est en particulier la mystification qu'il nous fait subir avec le mot de bonheur. Grâce à notre tendance à tout personnifier, nous nous figurons volontiers le bonheur sous la forme soit d'un bien extérieur ou intérieur, mais nettement déterminé dans les deux cas, qui a sa vie à lui, distincte de notre vie ; c'est un être ou c'est une chose. Alors, obéissant à cette illusion toute-puissante, nous cherchons à l'identifier soit, avec un des êtres, soit avec une des choses que nous connaissons. A notre insu, nous lui donnons un corps, nous le revêtons de membres humains, nous lui prêtons un visage gracieux, un aspect enivré et des lèvres souriantes, et puis nous cherchons en tous lieux cette mensongère réalité créée par notre imagination, une artiste dangereuse autant qu'incomparable. La plupart des hommes se plaignent amèrement du bonheur ; mais quand, on va au fond de leurs déceptions, on s'aperçoit qu'elles ont eu pour cause première cette fausse opération de l'esprit. Ils ont cru de toutes les forces de leur âme à un fantôme créé par un rêve de leur égoïsme ou de leur convoitise. Quelquefois, il est vrai, le fantôme a une plus noble origine, et il peut se faire qu'il sorte d'un rêve d'abnégation, d'amour et de vertu ; mais cette origine ne peut lui donner la substance qu'il n'a pas, et quelle que soit la nature de nos espérances, elles sont destinées à être trompées. Les philosophes eux-mêmes ne sont pas à l'abri de cette erreur de l'esprit, et lorsqu'ils partent du bonheur, il leur arrive la plupart du temps de le présenter comme une sorte de personnalité distincte, et de parler de lui comme ils parlent de celles de nos facultés qui ont le rôle le plus nettement déterminé et la fonction la plus tranchée. L'humanité s'épargnerait beaucoup de déceptions, beaucoup de récriminations et beaucoup de dissertations, si, étant avertie de cette pente glissante de son esprit, elle mettait une attention scrupuleuse à ne pas se figurer le bonheur comme quelque chose de distinct et à le prendre pour ce qu'il est réellement, non pour un bien ou pour une faculté, mais pour un état de l'âme.

Le bonheur est un état de l'âme qui consiste dans un sentiment de parfaite sécurité. Or qu'implique ce mot sécurité, sinon l'existence d'objets ou d'êtres extérieurs qu'on ne redoute pas, ou dont on est indépendant, ou avec lesquels on vit en bon accord ? On voit comment le bonheur participe de deux caractères : il est intérieur, puisqu'il est un état de l'âme ; il est extérieur, puisqu'il suppose un objet hors de l'individu.

Mais de ces trois sentiments qui entrent dans la composition de cette sécurité que nous nommons bonheur, absence de crainte, indépendance, accord de l'âme avec son objet véritable, quel est celui qui la constitue essentiellement ? A coup sûr le dernier. Définissons donc le bonheur l'indépendance de tous les biens qui ne sont pas l'objet véritable de l'âme et l'accord parfait de l'âme avec cet objet. Voilà le bonheur qui est la propriété commune de tout le genre humain, et que tout homme peut atteindre en dépit de sa condition et de ses facultés.

Il s'agit donc de déterminer quel est le véritable objet de l'âme, et c'est, dans cette recherche qu'on s'aperçoit que nos facultés ne nous sont que d'un médiocre secours pour atteindre au bonheur. Je m'adresse tour à tour à chacune de mes facultés, et je lui demande quel est l'objet véritable avec lequel mon âme doit se mettre en harmonie. Aucune ne reste sans réponse, car chacune d'elles est maîtresse d'un bien qu'elle me présente comme cet objet, et qu'il ne tient qu'à moi de prendre pour tel. La volonté me présente la richesse et la puissance, l'imagination son cortège de beaux fantômes et de plaisirs délicats, la passion ses enivrements et ses extases ; j'essaie successivement de tous ces biens, et je les abandonne l'un après l'autre aussitôt goûtés, car dans chacun je rencontre tout autant de souffrance que de joie. Si la sécurité est la marque certaine du bonheur, aucun de ces biens n'est le bonheur, car la durée leur est refusée, et je puis toujours prévoir le moment où ils m'échapperont. C'est presque le nom de maux qu'il faudrait leur donner plutôt que celui de biens, car il n'en est aucun qui sous son sourire ami ne cache un visage ennemi. Dans aucun, je ne trouve la vie véritable, et il n'en est aucun qui ne puisse me donner la mort. Homicides, puisqu'ils sont plus riches encore en dangers qu'en plaisirs, trompeurs et infidèles, puisqu'ils n'attendent qu'une occasion de m'échapper, après que la prudence m'a conseillé de ne compter sur aucun accord durable, la voix plus sévère et plus impérieuse du devoir s'élève pour m'ordonner de ne faire avec eux aucun pacte. Chacun de ces biens qui se présentait comme étant l'objet de l'âme est condamné à tour de rôle par la morale comme étant une source non de bonheur, mais d'infortune. Nous marchons donc de déceptions en déceptions et de souffrances en souffrances dans cette poursuite du bonheur à travers les biens qui sont les objets propres de chacune de nos facultés ; mais du milieu de ces déceptions et de ces souffrances une grande et importante leçon, quoique négative, se dégage, la leçon de l'indépendance. Chaque déception n'est qu'un lien qui se brise, chaque souffrance n'est que la rupture d'un anneau de la chaîne qui retient notre liberté captive, chaque épreuve est un pas de fait vers la conquête de l'objet véritable de l'âme. Si nous ne savons pas encore quel est cet objet, nous savons au moins ce qu'il n'est pas, puisque nous connaissons par expérience la valeur des biens que nous avions pris pour lui. Il n'en est plus aucun que nous puissions craindre, puisqu'il n'en est aucun qui puisse nous tromper ; il n'en est plus aucun qui puisse nous enchaîner, puisqu'il n'en est aucun qui puisse nous séduire. En nous débarrassant successivement de tous ces biens, nous avons donc conquis l'indépendance, qui est le premier degré de cette sécurité dans laquelle consiste le bonheur ; bien plus, nous avons déjà conquis le bonheur, puisqu'il n'est pas un de ces biens qui ne soit une source de péché et par conséquent une cause de souffrance et d'infortune, en sorte qu'on peut dire sans paradoxe que nous sommes d'autant moins éloignés du bonheur que nous possédons en nous l'étoffe d'un moins grand nombre de ces biens.

Mais, dira-t-on, cette sécurité devrait plutôt s'appeler dénuement, et le bonheur que vous vantez n'est autre chose que l'indigence de l'âme. Dénuement et indigence, soit ; ce dénuement est un bien positif, cette indigence est un bonheur réel. N'est-ce donc rien que de n'avoir pas de maître et d'être affranchi de toute sujétion ? N'est-ce rien que de se sentir en sûreté dans un monde plein de périls ? N'est-ce rien que de vivre libre de dettes morales dans un monde où il faut payer chèrement la rançon de tous les biens, et de n'avoir aucun engagement avec l'univers ? L'élégiaque latin a décrit en beaux vers la douceur de se sentir enfermé dans une chambre bien close pendant qu'au dehors la pluie fouette les vitres, et avant lui un grand poète, le chantre immortel du désespoir philosophique, avait décrit le plaisir de contempler du rivage le naufrage d'autrui ; mais plus profondes encore sont les voluptés que goûte celui qui a conquis cette sécurité. En vain les orages grondent autour de lui, il passe tranquille, sûr que la foudre n'est pas destinée à sa tête. Aucun des traits du sort ne peut l'atteindre, car ces traits, qui, dirait-on, sont lancés au hasard, sont toujours dirigés par une main savante et sûre d'elle-même, et ne s'adressent qu'à des biens qu'il ne possède pas, ou qu'il ne possède plus. Et enfin, suprême avantage, n'est-ce donc rien, lorsqu'un bien se présente à notre rencontre, que de pouvoir en jouir sans inquiétude, parce que nous en connaissons d'avance la valeur et que d'avance nous en mesurons la durée, parce que, le rencontrant sans surprise, nous le quittons sans regret ? - Eh bien ! cette sécurité, il est au pouvoir de tout homme de la conquérir, quelles que soient ses facultés, à cette différence près seulement que l'homme intelligent n'y arrive qu'après des efforts et des souffrances infinis, tandis que l'homme médiocre n'a presque rien à faire pour la conquérir, et y entre presque de plain-pied. J'ai toujours admiré la sagesse de cette superstition qui fait considérer aux peuples musulmans les fous et les imbéciles comme les élus de Dieu. Quel profond sentiment de la vraie valeur des biens de la vie et des facultés humaines il y a dans cette superstition, où se trahit l'influence du grand dogme de la fatalité et du détachement noble de toutes choses qu'il communique à ses croyants !

Un fait digne de remarque, c'est le peu de cas que les deux grandes doctrines de qui les sociétés modernes ont tiré la morale qui les a régies jusqu'à nos jours, c'est-à-dire le stoïcisme et le christianisme, font des facultés humaines et des biens qui y sont attachés dans cette question du bonheur. C'est à peine si la condition et l'intelligence les préoccupent ; tandis qu'il faut aux autres doctrines des classes d'âmes privilégiées, au péripatétisme des âmes savantes et de condition libre, au platonisme des âmes d'artistes, de poètes et de mystiques, elles s'accommodent des âmes basses, communes et vulgaires. Pour ce qui regarde le stoïcisme, j'ai été très frappé récemment, en lisant la courte préface que le pauvre Giacomo Leopardi a mise en tête de sa traduction du Manuel d'Épictète, du tact à la fois vigoureux et délicat avec lequel il a montré contre l'opinion commune que le stoïcisme, loin d'être la doctrine qui convient aux âmes fortes et aristocratiques, était celle qui convenait par excellence aux âmes médiocres et faibles, en un mot à la commune humanité. Remarque aussi vraie qu'elle est neuve et aussi délicate qu'elle est profonde ! Le stoïcisme a la réputation d'être la doctrine philosophique la plus difficile à pratiquer et celle qui requiert les plus fermes courages, et cependant le bonheur qu'il recommande est justement celui que nous venons de décrire comme accessible à la masse de l'humanité. Son nom prononcé évoque, il est vrai, des images de constance et d'héroïsme presque surhumains ; mais cette illusion provient surtout de cette fortune accidentelle qui lui fit rencontrer ses adeptes parmi les membres de l'aristocratie de l'empire romain. Ils le pratiquèrent héroïquement et pour ainsi dire avec fracas, parce qu'ils le pratiquèrent douloureusement, et qu'il leur demandait des sacrifices qu'il n'aurait pas eu à exiger d'âmes plus faibles et plus ignorantes : plus ils étaient riches en facultés de toute espèce, et plus souvent il leur avait fallu renouveler la dure expérience par laquelle s'acquiert l'indépendance. Chaque bien qu'ils perdaient exigeait un nouvel effort de leur âme. Il y avait une disproportion marquée entre leur condition sociale, leur valeur naturelle, et le bonheur qu'ils poursuivaient, et c'est dans cette disproportion qu'il faut chercher la raison de leur allure héroïque et l'origine du renom héroïque que le stoïcisme s'est conquis. Ils poursuivaient le bonheur de la commune humanité avec des facultés d'aristocrate, c'est-à-dire qu'ils mettaient le plus là où le moins aurait suffi, et qu'ils payaient au plus haut prix ce qu'un paysan ou un artisan peut aisément se procurer. Ne peut-on pas dire en effet de cet âpre stoïcisme ce que Montaigne disait de la mort, qui nous paraît si terrible avec son attirail lugubre, et que cependant " un valet et une simple chambrière passèrent dernièrement sans peur. " Le bonheur de Thraséas, de Sénèque, d'Épictète, de Marc-Aurèle, est à la portée du premier venu, car enfin qu'est-ce qu'il exige ? D'avoir tout juste assez d'intelligence pour reconnaître que parmi les biens qui s'offrent à nous la plupart ne nous appartiennent pas, que nous ne devons pas plus nous chagriner lorsqu'ils nous sont enlevés que nous ne devons nous affliger lorsqu'on nous réclame un dépôt qui nous a été confié, et qu'enfin nous ne pouvons être heureux que par la possession des choses qui sont vraiment nôtres et par notre indépendance de celles qui ne sont pas à nous. Moyennant ces conditions, nous vivrons en paix avec le monde, et nous serons assurés contre toutes les chances d'infortune. Quant au christianisme, il exige moins encore, s'il est possible, car il ne demande à l'individu qu'une simple disposition de l'âme qu'il appelle la bonne volonté, c'est-à-dire cette simplicité du coeur qui, ne connaissant ni les troubles ni les emportements, juge ingénument et sans exagération la valeur de tous les biens, et cette docilité courageuse autant que naïve qui le fait avancer à travers les périls de la vie avec la tranquillité profonde du soldat illettré qui marche au-devant de la mort.

M. Paul Janet définit le bonheur " le déploiement harmonieux et durable de toutes nos facultés dans leur ordre d'excellence. " Sa définition est certes remarquable, et un Goethe l'aurait signée. Son seul défaut, c'est qu'elle n'a pas, à notre avis, de caractère d'universalité, et qu'elle définit le bonheur exceptionnel des privilégiés de la nature et de la fortune, non le bonheur qui est le lot véritable de l'humanité. Le bonheur que décrit M. Janet correspond si exclusivement à un bonheur individuel que, dans l'énumération qu'il fait des biens qui, selon lui, le composent, il n'hésite pas à plusieurs reprises à déclarer la privation de tel ou tel de ces biens une infortune positive. D'un autre côté, il a si parfaitement senti ce que la possession de ces biens a de précaire et de trompeur, qu'il a été obligé d'introduire quelque peu arbitrairement l'épithète de durable dans sa définition, c'est-à-dire de supposer que dans ce déploiement successif de nos facultés nous ne perdrons jamais le point que nous aurons gagné une fois, et qu'à mesure que nous avancerons nous conserverons les résultats acquis, les bénéfices de notre activité passée. En est-il ainsi en réalité ? Hélas non. Ce déploiement de nos facultés n'a rien de durable, et le bonheur passé ne s'ajoute pas au bonheur présent pour le grossir et le compléter. Nous n'emmenons pas avec nous nos biens déjà acquis, nous les laissons derrière nous ; dans la puissance, nous ne gardons pas la paix profonde que nous goûtions dans la liberté ; la sécurité de la pauvreté ne nous suit pas dans la richesse, et aussitôt que nous sommes appelés à jouir du tranquille sentiment de l'affection, nous voyons s'enfuir à tire-d'aile les voluptés plus vives que nous avions puisées dans la passion. En un mot, nous traversons les biens de la vie non comme des conquérants qui ajoutent royaume à royaume, mais comme des voyageurs qui n'avancent qu'en laissant derrière eux les pays parcourus. A chaque phase successive de notre développement, nous pouvons balancer ce que nous avons acquis par ce que nous avons perdu, si bien que le compte exact de l'existence la plus heureuse peut se rencontrer dans le titre du dernier chapitre de M. Janet : Beauté et misère de la vie.

Cependant il est certain en un sens que le bonheur est expansion, et par conséquent la définition de M. Janet, quoiqu'elle s'adresse à un bonheur exceptionnellement individuel, sera de la dernière exactitude, si nous pouvons arriver à découvrir vers quel objet tend cette expansion. L'âme souffre, cela est vrai, lorsqu'elle est refoulée sur elle-même, comme le corps lorsque la respiration rencontre un obstacle. Toute dilatation est donc pour elle un bien ; mais ces épanouissements heureux pendant lesquels elle jouit d'elle-même sont aussi précaires que rares : on en sait le nombre et on en connaît la durée. Cette limitation, qui est sa plus grande souffrance, elle la rencontre au sein même de cette expansion, car l'ardeur avec laquelle elle se porte vers chacun des biens qui se présentent à elle est plus grande que ces biens, et ses voluptés ne sont pas en proportion de son désir. Si, par une faveur exceptionnelle de la fortune, il lui est donné de posséder jusqu'au dernier tous les biens auxquels les hommes attachent l'idée du bonheur, l'âme ne sera pas encore heureuse, car il viendra une heure où elle atteindra l'extrémité d'elle-même et où elle rencontrera ses propres limites. Elle souffrira plus encore qu'avant son premier épanouissement, car alors elle souffrira non plus comme autrefois sur tel ou tel point d'elle-même, mais sur toute son étendue, et elle aura épuisé en elle toute sa capacité de bonheur sans en avoir éteint le désir. Si la fin de l'individu est en lui seul, cette misère est sans remède, car durant cette longue poursuite du bonheur il a éprouvé qu'aucun de ces biens successivement possédés ne lui suffisait, et maintenant au terme de la poursuite il éprouve que son âme ne lui suffit pas. Il a accompli ce voyage merveilleux dont parle saint Augustin, où l'homme à la recherche de son objet véritable, après avoir parcouru par la pensée tous les mondes de l'espace, arrive enfin jusqu'à son âme et se trouve ainsi en tête-à-tête avec lui-même au moment où il croyait s'en être le plus éloigné. Cependant, même dans cet état d'extrême dénuement, son invincible espérance ne l'abandonne pas ; il se dit justement que, puisqu'il ne trouve pas sa fin en lui-même, il doit avoir une autre destination que lui-même, que le désir du bonheur restant tout entier après qu'il a été si souvent déçu par les objets qui se présentaient comme pouvant le lui donner, son bien véritable reste encore à trouver, et alors il ajoute de nouveaux mondes au monde qu'il habite et de nouvelles existences à son existence pour continuer la recherche de cet objet suprême dans lequel il doit rencontrer le bonheur vainement poursuivi ici-bas. M. Janet, après avoir disséqué successivement tous les biens qui sont au pouvoir de l'homme le plus favorisé, après avoir balancé leurs douceurs par leurs amertumes et les plaisirs qu'ils donnent par les souffrances qu'ils infligent, ne conclut pas autrement que l'instinct du genre humain. Nous arrivons enfin par un long détour à découvrir ce qui est l'objet véritable de l'âme, le complément de cette sécurité qui, selon nous, constitue, le bonheur, et que M. Janet déclare ne rencontrer dans aucun des biens qu'il présente néanmoins comme étant le lot de l'homme heureux par excellence.

Dans un petit livre moins complet et moins étudié que celui de M. Janet, et où l'ardeur du zèle chrétien compense la finesse psychologique, M. Agénor de Gasparin frappe cependant plus près du but et plus directement. Il abrège le voyage, sûr d'avance que, dans cette longue poursuite du bonheur, il ne trouverait rien qui vaille la peine de s'y arrêter, et mène tout droit l'homme vers son objet véritable, qu'il nomme sans hésiter de son nom traditionnel et chrétien, Dieu. Selon M. de Gasparin, le bonheur commence précisément là où M. Janet déclare qu'il finit. Le commencement du bonheur, c'est la conversion, c'est-à-dire le renoncement à tous les biens dont M. Janet a dressé la liste. La conversion, dans la théorie protestante de M. de Gasparin, tient exactement la place de cette indépendance de tous les biens que nous avons considérée comme la première condition du sentiment de sécurité dans lequel consiste le bonheur. Pour lui comme pour nous, ces biens sont des sources de souffrance et d'infortune, et l'homme qui n'est pas parvenu à s'en détacher vit dans cet état qui s'appelle le péché, et dont le caractère le plus déplorable est l'insécurité où il plonge celui qui s'y laisse aller. Il n'est en paix ni avec les personnes ni avec les choses, car il ne s'appartient pas ; mais comme un esclave qu'on vend ou qu'on échange sans demander sa permission, et qui passe d'un maître souriant et doux à un maître dur et morose, il passe de la domination du plaisir à celle du malheur, et de l'état de confiance crédule à l'état de désespoir. Sa sécurité ne commence réellement que lorsqu'il a découvert son objet véritable, qui est Dieu, et son bonheur ne commence que lorsqu'il a entrepris résolument de se mettre en harmonie avec sa loi souveraine.

Arrivé enfin à ce terme que rien ne peut dépasser, nous pouvons reprendre, compléter notre définition et dire : " Le bonheur est non un bien ou un assemblage de biens, mais un état de l'âme consistant dans la sécurité qui naît du parfait équilibre de l'individu avec sa loi morale, et de son accord avec son véritable objet, qui est Dieu, ou le souverain bien, où l'ordre universel du monde." Nous laissons à chacun le droit de choisir entre ces noms et de prendre celui qui agrée le mieux à ses doctrines, car tous nomment le même objet. Voilà le bonheur qu'assignent également à l'homme les deux grandes doctrines qui ont fondé une fois pour toutes la morale dans le monde, le stoïcisme et le christianisme, à cette différence près que le stoïcisme regarde ce bonheur comme accessible à l'homme par l'effort de sa seule volonté, tandis que le christianisme ne le croit possible que par une faveur divine et une protection de la grâce. Certes on peut multiplier les définitions, en inventer qui flattent davantage soit l'orgueil de l'esprit, soit les convoitises du coeur, soit les désespoirs de la souffrance ; on n'en trouvera pas qui aillent plus au fond de la question et en embrassent plus fortement tous les détails, qui soient moins exclusives, d'un usage plus universel que les définitions du bonheur qui nous ont été léguées par ces deux grandes doctrines. Le bonheur qu'elles décrivent n'est pas le bonheur d'une caste, d'une condition, celui des riches ou celui des pauvres : c'est vraiment le bonheur qui est le partage du genre humain tout entier, et quiconque le désire empereur ou esclave, peut y atteindre et s'y reposer dans la paix de l'immuable et de l'absolu.

Je n'ignore pas que la plupart des hommes se représentent le bonheur sous un aspect bien différent, et que ce mot prononcé évoque à leurs yeux de plus séduisants fantômes. Quoi ! dira-t-on peut-être, c'est là le bonheur, cette quiétude impassible, cette sécurité sans trouble, mais aussi sans plaisirs ? Ne pourrait-il donc répondre à son nom d'une manière plus avenante et présenter un visage moins sévère ? Qui voudrait d'un bonheur auquel l'idée du plaisir ne peut être associé, et qui pourrait aussi bien s'appeler la sagesse, sans démentir la définition que vous recommandez ? Je n'essaierai pas de convaincre les contradicteurs qui tiendraient ce langage de la réalité d'un tel bonheur, de la joie grave et forte qu'il y a pour l'homme à sentir que le moindre de ses actes participe du caractère de l'absolu, et que sa vie, étant unie à l'immuable ne peut être déplacée par aucun accident extérieur, ni atteinte par aucune contingence ; je me bornerai à répondre que j'ai tenu la promesse que j'avais faite en commençant de ne parler que des choses qui me sont connues, et que, si le bonheur a d'autres aspects, je laisse à qui le voudra prendre le soin de les décrire.

I. Philosophie du Bonheur, par M. Paul Janet, 1 vol. in-8o.
II. Du Bonheur, par M. le comte Agénor de Gasparin, 1 vol. in-12 ; Paris, Michel Lévy.

Emile Montégut, Essais de Morale et de Littérature, Revue des Deux Mondes, 15 décembre 1864

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