Des plaisirs des sens

La nature a voulu que chacun de nos sens fût une source de plaisirs ; mais, si, nous ne cherchons que des sensations physiques, nous épuiserons les jouissances vulgaires, nous mourrons sans avoir connu la volupté.

Moins les plaisirs s'adressent directement à l'âme, moins ils ont de puissance pour nous intéresser ; plus, au contraire, ils réveillent d'idées, plus ils sont vifs et durables ; ils deviennent célestes, quand ils inspirent de vagues et douces rêveries. Observons quelques plaisirs des sens ; toujours nous verrons leur charme s'accroître à mesure que, s'épurant et perdant, pour ainsi dire, ce qu'ils ont de physique, ils se transformeront en jouissances morales. [...]

Les points de vue qui, dans la campagne, arrêtent longtemps nos regards, sont ceux qui réveillent des idées d'innocence et de paix dont le coeur est ému, ou des idées de puissance et d'immensité qui remuent l'âme et l'élèvent. [...]

Les sites, qui par eux-mêmes n'ont aucun charme, deviennent les plus beaux, dès qu'ils réveillent de touchants souvenirs. Supposez-vous jeté chez l'étranger par le malheur ; on essaie de dissiper vos peines, on vous dit : Ces contrées sont hospitalières, et la nature y déploie ses richesses ; venez en jouir avec nous ; une patrie agitée et des frères ingrats valent-ils un asile heureux et des amis fidèles ? Les campagnes riantes qui s'offrent à vos regards ont peu d'attrait pour vous ; mais, tandis que vous les parcourez avec indifférence, vous entrevoyez dans le lointain des collines grisâtres que personne ne vous fait remarquer. Elles ressemblent à des monts agrestes de votre pays ; aussitôt vous avez peine à cacher votre émotion, et vos yeux se remplissent de larmes. Ils quittent à regret ces collines ; au milieu d'un riche paysage, elles seules vous intéressent ; chaque jour vous irez les revoir, leur demander des souvenirs et des illusions, seuls plaisirs de l'exil.

Tous les sens offrent des exemples en faveur de la théorie que j'expose. Le toucher veille à notre conservation, et donne moins de sensations agréables que d'utiles secours. C'est dans l'union des sexes qu'il fait éprouver ses plaisirs les plus vifs. Lorsqu'un homme célèbre a dit que l'amour physique est le seul qui mérite d'exciter le désir, il n'a prouvé que la sécheresse de son âme. Dépouiller les plaisirs de l'amour des idées qui flattent le coeur, c'est leur enlever ce qu'ils ont de plus séduisant. Si ce principe est faux, pourquoi la pudeur, l'innocence et les grâces naïves sont-elles enchanteresses ? Cette vérité, qu'il existe un attrait plus puissant que l'attrait physique, n'est pas même ignorée des femmes perdues de moeurs ; et les plus dangereuses sont celles qui feignent d'avoir encore ou de regretter les vertus qu'elles ont dédaignées.  [...]

Il faut que les plaisirs du goût servent à rendre plus vifs d'autres plaisirs. Des amis qu'un souper délicat non somptueux réunit, jouissent mieux du plaisir d'être ensemble ; ils le prolongent, et les moments qui s'écoulent voient croître l'abandon. Nous n'avons pas de mot pour désigner cet état éloigné de l'ivresse, où cependant on éprouve une effervescence légère, qui rend la gaîté plus vive, l'imagination plus brillante, la philosophie plus douce et plus facile. Tous les objets se présentent sous un aspect riant ; un voile heureux s'étend sur les peines qu'on a souffertes, sur celles qui s'approchent : le vin, plus puissant que les eaux du Léthé, ne fait pas seulement oublier le passé, il embellit l'avenir. Mais sans doute Horace, Anacréon, Chaulieu goûtaient avec modération des plaisirs que l'habitude eût affaiblis, et que l'excès eût rendus dangereux.

Les plaisirs de l'odorat ne sont vifs que lorsqu'ils donnent à l'esprit une exaltation légère et vague. Si les Orientaux aiment avec passion à respirer des parfums, ce n'est pas seulement pour éprouver des sensations physiques : une atmosphère embaumée enivre leurs sens, dispose leur esprit aux douces rêveries, et nourrit de chimères leur imagination rêveuse.

Si j'écrivais un traité sur le sujet qui nous occupe, le sens de l'ouïe m'offrirait une foule d'observations. Le rossignol, par ses accents variés et brillants, nous ravit ; mais quelle différence de l'entendre lorsqu'il est emprisonné dans une cage, ou de l'écouter la nuit sous des bosquets, tandis qu'un air frais et pur délasse de la chaleur du jour, et que la faible lumière, répandue sur tous les objets, dispose à la mélancolie qu'exprime le chant de l'oiseau solitaire !

Une symphonie savante dont les sons ne flattent que l'oreille, est bientôt fastidieuse à la plupart de ceux qui l'écoutent. Quand la musique n'a point d'expression déterminée, il faut qu'elle inspire la rêverie, et produise sur nous un effet semblable à celui des parfums sur les Orientaux.

On déploie dans un opéra tout le luxe des arts ; il étonne, il séduit ; les impressions se succèdent avec rapidité, et nous croyons ne pouvoir en éprouver de nouvelles. Peut-être, à la sortie du théâtre, recevrons-nous des émotions plus vives, si le hasard nous fait entendre un air que chantait, dans notre enfance, une voix qui nous est chère. Si l'on fut élevé dans les montagnes de l'Auvergne ou de la Savoie, une chanson rustique fait oublier le spectacle pompeux qu'on vient d'admirer ; les merveilles dont on était ravi s'effacent de la mémoire, et l'on s'abandonne avec attendrissement aux doux souvenirs de l'enfance et de la patrie.

Ces observations, qu'il serait facile de multiplier, suffisent pour jeter du jour sur la théorie que j'esquisse. Si vous voulez conserver de l'élévation à votre âme, de la fraîcheur à votre imagination, choisissez parmi les plaisirs des sens ceux qui s'allient à des idées morales. Faibles, quand ils sont privés du secours de ces idées, ils deviennent funestes quand ils les excluent. Oser les goûter alors, c'est sacrifier les plaisirs durables aux plaisirs éphémères, c'est agir comme l'imprudent qui dépouille un arbre de ses fleurs, pour respirer leur parfum : il perd les fruits qu'il devait recueillir, et bientôt il voit les fleurs se faner.

Joseph Droz, Essai sur l'art d'être heureux, Chap. XIV

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