La vie, sacrée malgré tout

Note de JM Bonheur : Ce texte est un témoignage que j'ai reçu. Je le publie avec l'autorisation de l'auteur. C'est une histoire que je considère comme vraie, même si je n'ai pas pu la vérifier par moi-même. Elle illustre la barbarie que l'homme peut avoir pour l'homme mais - et c'est pour cela que je la publie ici - elle montre qu'une victime peut rebondir et être heureuse malgré tout. Bien entendu, il ne s'agit pas de prendre parti pour ou contre les uns ou les autres (ici les Tutsis ou les Hutus), la barbarie comme la noblesse n'étant le privilège d'aucun groupe de personnes.

Il m’a fallu presque 6 ans. 6 ans pour comprendre, comprendre que le silence est une arme en elle-même, que le silence fait davantage de mal que les mots et que, pour apprendre dans le bonheur, il me faut m’en affranchir. Je me dois d’être libre. Je me dois de m’exprimer. Alors voici mon histoire.

Ce jour était un grand jour pour moi. J’attendais l’aube avec une grande impatience, comme un enfant innocent et naïf qui attend que le soleil se lève sur le jour le plus important de sa vie, qu’il touche cette case sur le calendrier synonyme du plus grand bonheur jamais vécu. Cela faisait déjà 20 ans que j’étais né et l’envie de m’ouvrir à d’autres horizons était gigantesque. À quoi ressemble l’extérieur ? Moi qui n’avais jamais quitté cette ville nommée Bukavu, qui était dévoré par cette curiosité de la découverte, par le désir de voir quelque chose de nouveau, j’avais fini par connaître tous les petits coins et recoins de la ville. Tant et si bien que plus rien n’était nouveau à mes yeux.

Ce jour-là donc, je devais accompagner ma mère au Burundi pour consulter un cardiologue. La famille avait réuni toutes ses forces pour préparer ce voyage, ce qui le rendait encore plus important à mes yeux. Accompagner ma mère, faire un voyage, partir. Quel est le goût du bonheur ? Celui-là même qui emplissait mon être ce matin-là ! Mais il ne faut pas se méprendre : ce désir venait aussi d’ailleurs. Car les blessures que la guerre avait apportées commençaient à peine à cicatriser qu’une autre rébellion éclatait pour occuper tout l’est de mon pays. L’ambiance de la ville devenait semblable à celle d’une base militaire, la routine rendait nos cœurs amers, le ciel semblait éternellement gris malgré ce soleil qui plombait. Une seule idée hantait le cœur de la jeunesse : partir.

Il était presque 8 heures, nous avions nos bagages à la main et le sourire aux lèvres. Le chauffeur du bus nous faisait signe de monter, pour que chacun occupe la place qui concordait avec le numéro de son ticket. Comme j’étais le numéro 18, je devais monter le premier puisque j’occupais la dernière place à l’arrière du mini-bus. Nous étions 13 hommes et 7 femmes; l’autobus était plein. 18 passagers, le chauffeur et le convoyeur, pour un total de 20 personnes, à 4 personnes par rangée, sauf celle du conducteur qui avait 3 places.

Chacun occupait leur place : il y avait à mes côtés un homme un peu gros et à voir les Bibles qu’il avait avec lui, probablement un évangéliste, sa femme et leur fille d’une douzaine d’années. Ma mère était assise dans la deuxième rangée, devant moi. Le chauffeur venait de faire démarrer l’autobus, les premiers tours du moteur au ralenti faisait trembler le bus légèrement. Une petite prière a été prononcée et le premier coup d’accélérateur dégagea lentement le bus jusqu’à ce qu’il atteigne la route. Il augmenta progressivement son allure, signal que le grand voyage venait de commencer.

Après presque trois heures et demi de route, le bus pénétra à grande vitesse dans une zone de vaste plaine, disant ainsi adieu à la région montagneuse d’où l’on arrivait, la ville de Bukavu se trouvant en altitude. La chaleur était intense, faisant ressortir encore davantage le contraste entre les deux endroits, rendant difficile de croire que c’était toujours le même pays. Le bus allait tellement vite qu’un courant d’air trouvait son chemin parmi les passagers. Il semblait pourtant ne pas se rendre jusqu’à moi, assis sur la banquette du fond. La chaleur était étouffante, suffocante, elle travaillait tant et si bien sur mon corps que de multiples gouttelettes de sueur bordaient toute l’étendue de mon front.Je voyais Dieu dans les paysages qui passaient rapidement sous mes yeux, sa beauté illuminait mes pensées, mon cœur allègre et heureux le remerciait à chaque nouveauté qui s’offrait à mon regard. Parfois, il n’y avait que quelques maisons en terre séchée, bordant la route comme pour nous rappeler que ce paysage que la canicule opprimait n’était pas vide d’hommes. Le chauffeur appuyait à fond sur l’accélérateur, n’ayant que rarement d’autres véhicules à dépasser.

À l’intérieur du bus qui me propulsait à la découverte de l’inconnu, une joyeuse cacophonie se faisait entendre; les uns étaient en discussion et des rires fusaient, d’autres s’efforçaient d’écouter de la musique, le volume au maximum. Je jetais parfois un coup d’œil à ma mère, pour m’assurer qu’elle ne souffrait pas trop de la chaleur et qu’elle n’était pas mal en point. Au contraire, je la voyais insouciante et heureuse, en train de dialoguer avec sa voisine, compagne de voyage improvisée.

Le chauffeur venait de ralentir un peu pour prendre un virage, précaution que j’ai appréciée, puisqu’il est si facile pour ce genre de véhicule de capoter. La route s’étendait alors, presque droite et sans obstacles, le chauffeur reprenant l’allure folle du départ. J’entendis quelqu’un à mes côtés dire que nous venions de franchir la moitié de la distance entre Bukavu et la cité d’Uvira, zone à la frontière de la République du Congo et du Burundi.

J’étais plongé dans mes pensées, anticipant cette région rêvée, synonyme de liberté et d’aventures, lorsque le Monsieur se trouvant à mes côtés me demanda si j’avais entendu des coups de feu. Je lui ai répondu que non, souriant à la pensée qu’un bruit du dehors ne pouvait percer l’air tissé de sons que le bus amenait en lui. Je lui répondis que je pensais que c’était le tuyau d’échappement, non quelque coup de fusil menaçant. Environ trente minutes s’écoulèrent, lorsque le chauffeur ralenti de nouveau, pour manœuvrer un autre virage. Là, c’était plus clair : plusieurs coups de feu d’armes automatiques se firent entendre et, d’un geste souple et vif, le chauffeur diminua le son de la musique sans dire un mot. Nous ne pouvions savoir d’où venait le bruit, de le situer à droite ou à gauche, en avant ou arrière de nous.

À peine le bus venait-il de prendre le virage et que la route droite s’offrait à nous que l’on aperçut, à 400 ou 500 mètres devant nous, 3 hommes en uniforme. Ils sortaient des herbes et arbustes qui bordaient la route, se plaçant devant le bus, dirigeant leurs armes directement sur nous. L’homme qui se tenait au milieu avait un lance-roquettes pointé sur nous, prêt à tirer. Le chauffeur, sentant la menace, diminua sa vitesse et arrêta le bus d’un coup de volant, enclenchant la marche arrière… mais trop tard ! Plusieurs tirs provenaient maintenant de derrière, d’autres hommes armés courrant vers le bus. Comme s’ils étaient des illusions, des fantômes, ils semblaient se matérialiser comme par magie, sortant des herbes à notre gauche, à notre droite… Le chauffeur, d’une voix blanche, d’un ton d’où tout espoir semblait avoir fui, nous dit : « On nous a tendu une embuscade. ». Il arrêta le moteur du bus.

Pour un moment qui sembla une éternité, le temps lui-même sembla s’arrêter. Tout redevint réel rapidement : les hommes armés criaient, les balles tirées en l’air résonnaient près de mes oreilles. Le son des balles qui déchiraient l’air semblait trouver refuge au creux de mon estomac. Je n’ai jamais connu de plus grande peur de ma vie. Ce moment-là, cet événement, semblait si irréel que mon esprit s’est perdu un moment, cherchant à comprendre. De mon bonheur, il n’y avait plus aucune trace. Je ne me rappelais même pas avoir été heureux. Je ne comprenais plus.

Un de ces hommes a ouvert brutalement la porte du chauffeur, l’empoigna et le sorti du bus. 6 ou 7 autres militaires se jetèrent sur lui et, par terre, aplati, il recevait des coups. De pieds, de crosse d’armes, de bâtons. Il criait. Ses mots, que la pluie de coups violents entrecoupait de douleur, ne demandaient qu’une chose : « Pardon. ». Pour quoi, nul ne le savait. Mais pardon quand même, pardon car c’est la seule chose à demander dans ces cas-là, pardon, car une faute a dû être commise, pardon, pour notre ignorance, car nous ne savons pas. Il répétait ce mot, dans toutes les langues qu’il connaissait, en Swahili, en Lingala, dans un dialecte qui ressemblait à du Kifulero, mais hélas ! Ceux qui le battaient ne voulaient pas entendre.

Pendant ce temps, le monsieur et la femme assis avec sur le banc du conducteur furent sommés de descendre. Ils n’avaient pas même eu le temps de toucher le sol qu’ils recevaient déjà des gifles. La femme se fit arracher son pagne et, en blouson et en sous-vêtement, au milieu de ses larmes demandait, elle aussi, pardon. Son mari, de toutes ses forces, se joignait au conducteur et à elle pour demander toujours la même chose, criant son innocence. La peur avait envahit notre bus.

En tournant ma tête vers l’arrière du bus, j’ai aperçu un autre groupe d’hommes en armes, certains en civil, d’autres moins nombreux en uniformes militaires. Ils entouraient un homme dont l’uniforme était plus propre, qui ne portait pas d’armes et qui, de toute évidence, était le chef du groupe. Arrivé au niveau du bus il demanda quelque chose en Kinyerwandais.Il n’y avait plus de doute en nous, simplement une affreuse certitude : nous avions affaire avec des miliciens Rwandais. Ces hommes qui ont commis des crimes atroces dans leur pays en 1994, sont venus se réfugier au Congo Démocratique à la chute de leur régime, provoquée par les forces patriotiques rwandaise. Leur cruauté n’était pas qu’une légende.

Tout espoir disparaissait… même celui d’avoir à faire à des pilleurs, à des voleurs de grands chemins, sort triste mais combien enviable à celui auquel nous faisions face. Nous ne savions pas, avant de réaliser qu’ils étaient ces miliciens, que c’était un espoir que de faire face à de simples brigands. Ce n’est qu’en constatant à quel type d’individus nous avions à faire que nous avons compris que parfois, ce que nous appelons espoir, est le moindre de deux maux. Quand j’ai senti les mains de la peur agripper mon estomac, le serrer et le tordre, je savais qu’il n’y avait qu’une seule chose qui pouvait nous aider : Dieu. Personne d’autre ne pouvait faire quoi que ce soit pour nous.

Le chauffeur et les deux autres passagers du premier rang, toujours par terre, eurent un moment de répit : ils cessèrent d’être battus et un calme apparent s’était installé. Pendant ce temps, un militaire faisait le tour du bus… Ses yeux n’exprimaient aucun sentiment. Cette absence si totale d’émotions rendait difficile de croire qu’il pouvait être de la même espèce que nous, rendait difficile aussi de le regarder dans les yeux. Nul ne fut capable de plonger dans ses yeux plus d’une dizaine de secondes. Il retourna vers le chauffeur pour lui demander, en Swahili, combien de Tutsis il transportait. Le chauffeur lui répondit qu’il n’y en avait aucun à bord de son bus. Le militaire ouvrit donc la porte du bus, et nous demanda de descendre un par un et de former deux groupes, les femmes à gauche et les hommes à droite.

Ma mère, en se levant pour descendre, tourna la tête vers moi et me regarda. Ses yeux étaient pleins de larmes. Ce que j’y lisais me déchirait le cœur. Courageusement, elle regarda devant elle et descendit. Je devais être le dernier à descendre. Lorsque mes pieds ont touché le sol, l’un des militaires se jeta brutalement sur moi. Il me donna un coup de crosse à la tête et me dit de m’asseoir par terre. Je n’avais pas encore compris pourquoi son choix s’était arrêté sur moi pour assouvir sa brutalité, alors que tous les autres passagers venaient de descendre.

Leur chef me regarda longuement. Je pouvais sentir mon sang couler sur mon front et se glacer dans mes veines. Pour augmenter mon angoisse, il parla. Mais en Kinyerwanda, langue que je ne comprenais malheureusement pas. Il fut calme pendant un moment. Il se tourna alors vers le chauffeur, et lui demanda pourquoi il avait caché un Tutsi dans le bus. Le Tutsi, c’était moi. Je compris alors que ma morphologie venait de me trahir. Ma taille élancée, mon nez un peu pointu venait de m’assimiler à un Tutsi, leur ennemi juré. Il toisa sur moi un regard chargé de haine. Le militaire qui se tenait à côté de moi m’assena un coup de pied sauvage à la tête. Pris par surprise, la douleur était encore plus vive. Ma mère cria, tomba par terre, dit que j’étais son fils et qu’on la tue à ma place, s’il le fallait. Accroupi au sol, mes yeux inondés de larmes, je sentais ma fin proche et j’utilisais le temps qui me restait pour demander à Dieu de recevoir mon âme. La peur maintenant avait pris possession de tout mon corps et voir ma mort arriver m’ôta tout ce que j’avais, dont le contenu de ma vessie qui s’écoula sur le sol. Je n’avais plus aucune force, plus rien, sauf une terreur qu’aucun mot ne peut décrire.

La voix de ma mère sembla parvenir aux oreilles du chef. Le militaire me regarda attentivement. Il regarda plutôt ce qu’il restait de moi, en loque, apeuré, sans plus aucune dignité. Ce qu’il cherchait, je m’en rendis compte au regard profond et perçant qu’il posa sur ma mère, c’était de voir la ressemblance dans les traits que nous partagions.

Pendant que nous étions tous à l’extérieur du bus, d’autres militaires étaient en train de dévaliser le bus. Ils prenaient tout ce qu’ils trouvaient et tout ce que les poches des passagers pouvaient contenir. Rien ne fut abandonné ou oublié, pas même le plus petit papier. Photos, notes, papiers d’identification, argent, rien ne fut laissé à ceux qui étaient maintenant leurs otages.

Le chef regarda ses hommes et prononça un petit discours dans cette langue étrangère qu’ils semblaient être les seuls à comprendre. Mais nous n’avions pas besoin de comprendre les mots pour comprendre que nous n’aimerions pas la suite, son rire sournois laissant augurer le pire. Son regard se tourna sur ma mère, et il lui demanda si elle m’aimait. Sans aucune hésitation, son cœur de mère s’échappa par ses lèvres et elle répondit : « Oui, je l’aime beaucoup ! ».Le chef haussa sa tête et répondit : « C’est bien. Vous allez nous le montrer ! ». Je ne pouvais avoir plus peur, mais si j’avais pu, ses paroles auraient déclenché chez moi une nouvelle vague d’inquiétude.

Comme si cela avait été un signal, une trentaine de militaires se jetèrent sur les femmes et les tirèrent violemment dans les herbes bordant la route, en arrière de nous. Le bus s’interposait entre les militaires et nous, mais les cris emplis de douleur et d’amertume qui se faisaient entendre nous laissaient imaginer ce qui se passait de l’autre côté. Ces gémissements et cris continus nous laissaient perplexes, ma mère et moi. Elle avait été gardée avec les hommes. Pourquoi ?

Cela semblait ne pas avoir de fin : quand un revenait, un autre partait. Le chef nous laissa pour aller, lui aussi, dans ces buissons de souffrances, nous laissant avec une dizaine d’hommes armés de fusils d’assaut et de machettes ayant pour tâche de nous surveiller.

Une minute s’écoulait comme une heure. Je ne sais pas combien de temps le chef est parti. 15 ? 20 minutes ? Quand il est revenu, il avait un sourire cynique pendu à ses lèvres. Je ne comprenais rien à tout cela. Pourquoi ma mère était-elle restée avec nous ? Un infime espoir s’était allumé en moi, un espoir qui me chuchotait que nous allions peut-être être épargnés… Je me trompais et je le sentais, mais j’avais tant besoin d’espérer. Mais je ne pouvais imaginer à quel point je me leurrais. L’horreur de la suite ne pouvait être conçue dans mon esprit. Il y a des gens qui ont un esprit tordu, qui utilisent leur intelligence pour trouver les moyens les plus humiliants de blesser.

Nous étions tous assis par terre et le chef nous regardait de haut. Il donna de nouveau un ordre et 4 de ses comparses je jetèrent sur ma mère. Ils se divisèrent la tâche : alors que certains l’immobilisèrent, d’autres s’acharnaient à lui arracher ses habits. Elle n’avait plus que ses larmes pour cacher sa nudité. C’est alors que le chef jeta sur moi un regard. Il m’ordonna alors d’aller coucher avec ma mère. Sinon, il nous tuerait tous.

Ce qu’il me demandait, c’était pire que du cyanure dans la bouche de celui qui le consomme. Je regardais la terre, j’entendais les cris des autres femmes provenant des herbes, les pleurs de ma mère, et je sentais en moi une révolte immense se lever. Durant quelques secondes, j’essayai de rassembler mes idées, de trouver une idée, quelque chose pour nous sortir de là ou, au pire, pour faire le « meilleur » choix… mais avant que j’en aie eu une, deux hommes se jetèrent sur moi et me tabassèrent tandis qu’un troisième me dévêtit. Ils étaient si forts que ma résistance était tout aussi vaine que ma révolte. Je ne pouvais lutter, seulement abdiquer ou mourir. Des deux, je ne savais quel était le meilleur choix.

Ils me soulevèrent. Ils me lancèrent entre les jambes de ma mère, immobilisée par 4 hommes. Le chef grognait, plein de colère, plein de cette haine que je ne pouvais comprendre. Il donna un ordre, en swahili cette fois, ce qui me permit de le comprendre : « Tuez la mère et donnez son cœur à son fils pour qu’il l’avale, s’il refuse de s’exécuter ». J’ai compris tout le sérieux de cette menace qu’il n’hésiterait pas à exécuter si moi, j’hésitais. Devant ces menaces, devant les supplications de ma mère de faire ce qu’ils voulaient, devant l’envie de vivre et le choix difficile de mourir et d’entraîner les autres au monde des ombres, il me fallait accepter le seul choix qui s’imposait à moi.

Ce qu’ils me demandaient était la chose la plus difficile que j’aie eu à faire de ma vie : regarder ma mère dans les yeux et trouver une excitation. Durant 5 minutes, j’ai lutté en moi, cherché un peu de la flamme du désir, poussé dans un coin la culpabilité, la peur, l’humiliation, la gêne et tous ces sentiments qui se bousculaient en moi, pour laisser mes pensées aller ailleurs, sur un sable doux et chaud, et non sur cette terre entourée d’hautes herbes que les cris des femmes que l’on viole emplissaient. 5 minutes, c’était long pour ces êtres assoiffés de douleur. Alors certains me piétinaient le dos au niveau de la ceinture pour tenter de me pousser brutalement dans ma mère. Mes larmes tombaient sur son visage. J’ai réussi.

Dieu merci, ça s’est vite terminé. Je m’étais retiré. Ils m’ont ordonné de rejoindre les autres hommes par terre. Puis le chef demanda à tous de retirer tous leurs vêtements, de les mettre dans un sac qu’un militaire venait de jeter devant nous, y compris nos sous-vêtements. Tous, ils firent ce qui leur était demandé. Tous étaient complètement nus, en tenue d’Adam, n’osant se regarder. Dans ce silence tendu de gêne, nous attendions. 5 minutes environ s’écoulèrent. Les femmes revinrent ensuite, une après l’autre. Elles nous faisaient découvrir les atrocités qu’elles avaient subies en un regard. Leurs yeux ne pouvaient mentir. Une d’elle, à peu près du même âge que moi, soit une vingtaine d’années, était soutenue par 2 femmes, le sang coulant sur ses cuisses. On aurait dit qu’elle avait brièvement perdu connaissance. La dernière femme, celle qui fermait la désolante procession, tenait sa petite fillette, la plus jeune de toutes, dont les gouttes de sang tombaient par terre. Elle poussait des gémissements à vous arracher le cœur, triste reflet de la douleur qu’elle ressentait. Son père, placé au milieu des hommes, était en sanglots quand un des soldats lui assena un violent coup de bâton sur son dos nu. Le cri aigu qui sembla jaillir de sa bouche m’a transpercé le cœur.

Alors que les soldats partaient avec le butin qu’ils nous avaient ravi et disparaissaient dans la plaine, ceux qui demeuraient ont de nouveau inspecté le bus, pour être certain de ne rien laisser derrière. Mais il n’y avait plus rien, rien que des larmes. Ils ont tout pris.

Le chef qui était encore là, nous ordonna de nous coucher à plat ventre et de mettre nos mains derrière notre dos. Un soldat passait entre nous et nous attachait les mains solidement avec une corde liée aux pieds, les jambes repliées vers l’arrière. Personne ne pouvait se lever ou se libérer. On ne sait quand ils sont finalement partis. Simplement qu’à un moment donné, il n’y avait plus personne.

Au moins une heure avait dû s’écouler. Nous avons entendu un coup de klaxon au loin. Le convoyeur s’exclama et, au ton de sa voix, c’était comme s’il venait de voir un ange : « ça doit être un bus ! Il doit provenir d’Uvira ou du Burundi ! ». Mes yeux se tournèrent dans la direction d’où pouvait provenir le bus. Et, très loin, nous pouvions effectivement voir un bus prendre un virage dans notre direction. Plus il s’approchait, plus il diminuait l’allure, pour finalement s’arrêter à environ 400 mètres de l’atroce spectacle que nous offrions. Le convoyeur de ce bus sortit rapidement pour venir vers nous. Il reconnut le visage de notre chauffeur, l’appela par son nom et, d’un ton d’où la colère se faisait sentir, lui demanda qui nous avait fait cela. Les larmes jaillirent de ses yeux en entendant la réponse. Il maudit ceux qui nous avaient souffrir et couru vers le bus, nous abandonnant.

Après 3 minutes, à notre grand soulagement, il revint. Avec des pagnes et un couteau. Il libéra chacun de nous et nous couvrit immédiatement d’un pagne. Enfin libre, j’avais de la difficulté à bouger et c’est le moment que la douleur a choisi pour se réveiller et envahir chaque parcelle de mon corps. Le chauffeur de l’autre bus et tous ses passagers coururent vers nous et nous aidèrent à nous mettre debout. Ils nous posaient beaucoup de questions, mais ne reçurent aucune réponse. Notre chauffeur, debout, les traits tirés, le visage déformé par la douleur, les pris à part et leur fit le récit de notre mésaventure, du début à la fin.

Certains passagers, pleins de bonne foi, dégageaient leurs valises et y puisaient des chemises et des pantalons pour nous les offrir. D’autres, conscients de ce que nous venions de vivre, tentaient de nous remonter le moral comme ils pouvaient. Mais rien ne semblait pouvoir arrêter les torrents de larmes qui s’écoulaient de nos yeux. Certains donnaient les premiers soins à ceux qui en avaient besoin, essuyant le sang séché sur les corps meurtris avec des éponges propres. C’est à ce moment que j’ai croisé le regard de la jeune fille qui devait avoir mon âge. Son regard m’a bouleversé. On aurait dit qu’elle avait perdu ses esprits, qu’elle était dans un profond coma, les yeux pourtant encore ouverts, mais vides. On m’apporta un bidon plein d’eau mais, malgré ma soif, je n’avais envie de rien.

Comme les tortionnaires étaient partis avec la clef de notre bus, l’autre chauffeur se mit à bricoler, réunissant quelques fils et, enfin, une petite étincelle éclaira le tableau de bord et le bruit rassurant du moteur se fit entendre. Un monsieur en costume proposa que les femmes montent dans un bus et les hommes dans l’autre. Il n’y eut aucune protestation.

Pendant tout le temps qu’avait duré les préparatifs, je n’avais pas croisé le regard de ma mère. À vrai dire, je ne voulais pas. Je ne pouvais pas. Je l’avais vue, par contre, se diriger avec les autres femmes dans l’autobus. Le convoyeur était au volant, recevant par la fenêtre les instructions du chauffeur, alors que l’autre conducteur libérait la voie en dégageant le premier autobus qui bloquait encore la route. Les femmes étaient parties rapidement en direction de Bukavu. Le monsieur bien enveloppé qui était avec moi sur le banc au départ de notre triste aventure, demanda où allaient sa femme et sa fille. Elles étaient en direction de l’hôpital de Bukavu, pour recevoir les soins que nécessitait leur état. Visiblement, la réponse le soulagea.

Je ne pouvais pas mettre la chemise que l’on m’avait donné. Elle était trop petite et, à dire vrai, je n’en avais pas la force. On m’en donna une autre et un homme, voyant la faiblesse de mes mains, m’aida à la porter en me demandant calmement de cesser de pleurer et d’être fort. Que l’essentiel, c’est d’avoir survécu. Ce sont des mots et des gestes qui restent gravés en mon cœur, tant ils m’ont touché.

Nous avions alors tous pris place dans le bus, le chauffeur venait de faire demi-tour et le bus rentrait à toute allure vers Bukavu. Je ne pensais pas être aussi content de rentrer, moi qui ne voulais que partir. Dans le bus, l’atmosphère était bien différente de celle qui régnait au moment de notre départ. Les rires avaient fait place aux conseils, à la morale et même à la prière. En effet, quelqu’un se mit à prier à voix haute. Tous, nous fûmes emportés par cette prière, les larmes ne cessant de couler de nos yeux alors que nos cœurs commençaient à calmer leurs battements désordonnés.

Il était presque 17 heures, le soleil se cachait derrière un épais nuage qui annonçait la pluie, comme si le soleil lui-même voulait voiler son visage après un événement aussi pathétique, lorsque le bus pénétra dans les premiers quartiers de Bukavu. Le bus allait tout droit, le chauffeur appuyant infatigablement sur le klaxon pour dégager la route et nous nous dirigeâmes immédiatement à l’hôpital. Les médecins nous attendaient à l’extérieur, prévenus de notre arrivée. Ils nous prirent et nous guidèrent aux urgences consacrées aux soins ambulatoires. Je demandai à l’un d’eux où était ma mère. Il me répondit que les femmes avaient été hospitalisées dans le service de chirurgie, pour une meilleure prise en charge.

Après qu’ils aient soignés ma blessure, j’ai vu par hasard le visage de mon oncle qui regardait par la fenêtre. Une dizaine de minutes s’écoulèrent avant qu’il puisse pénétrer dans le local que nous occupions. Il me dit, d’une voix très triste : « Ça va passer, mon fils. Courage ». Sa sollicitude me toucha.

On nous demanda de nous diriger dans une salle, au fond du corridor, où seuls les passagers victimes de l’embuscade avaient le droit de pénétrer. Comme si nous n’avions pas assez vu d’uniformes, 4 militaires et 5 ou 6 médecins nous attendaient à l’intérieur. Les hommes en habits militaires étaient des officiers de la rébellion. Ils nous posèrent beaucoup de questions, prenaient tout en notes. Et pourtant, je savais l’inutilité de leurs actes. Je sais la faiblesse qu’avait la rébellion pour rétablir l’ordre à l’est de mon pays et ce malgré le soutien en hommes et en armes que nous avions des pays voisins, notamment le Rwanda et le Burundi. L’enrichissement personnel et le pillage systématique des ressources du pays par les dirigeants et les hommes d’autorité laissaient la population derrière, en proie à la misère et au chaos. Ces officiers partirent après avoir fait un discours qui sonnait plein de bonne volonté et rassurant, mais faux. Ils nous promirent de traquer ces bandits et laissèrent la place aux médecins.

Les médecins ont longuement parlé avec nous, nous prodiguant des conseils, demandant aux hommes qui avaient des femmes et/ou des filles dans le bus de ne pas les abandonner, de continuer à leur donner leur affection. Même si leurs filles avaient perdu leur virginité et qu’elles risquaient de ne pas trouver de mari, même si leurs femmes avaient été souillées et déshonorées, il fallait continuer à partager avec elles leur affection. Deux médecins m’entouraient, me faisaient des discours apaisants, séduisants. Ensuite, on nous apporta de la nourriture… pour le corps et l’esprit, puisque deux hommes, Bibles en main, pénétrèrent dans la salle. Ils prièrent pour nous et pour le repas. Malgré le courage qu’ils nous donnaient pour manger, je n’avais pas d’appétit. Les larmes coulaient, coulaient sans le vouloir, sans s’arrêter, et ma tête me faisait mal. On me donna des médicaments. Mon oncle insista pour que j’aille chez lui, me reposer en famille.

Ma mère est rentrée à la maison trois jours après son hospitalisation. D’après les informations que j’ai reçues, la petite fille qui était avec nous est la seule à être restée aussi longtemps à l’hôpital : elle y est restée 2 mois et avait perdu sa féminité.

Pendant trois mois, je suis resté chez mon oncle. J’avais honte de sortir de chez moi car beaucoup de gens savaient notre histoire. Même les médias locaux avaient fait circuler l’information, bien que taisant les noms. Mais tout se sait dans les villes et les villages, et les gens ont été informés, soit par le personnel de l’hôpital ou les autres passagers.

2 idées jouaient leur piètre pièce de théâtre dans ma tête, vivant constamment en moi. Elles s’appelaient Suicide et Vengeance. Mais me venger contre qui ? Et où les trouver ? J’ai dû lutter très fort contre mes propres sentiments pour donner un sens à ma vie. Il y eut une période où j’avais presque perdu la raison. Je désirais ardemment deux choses : partir très loin ou mourir. Une année s’est ainsi écoulée (écroulée) sans que je ne fasse quoi que ce soit. Il n’y avait plus aucune noblesse dans mes ambitions, plus aucun projet valide. Avec le soutien de mon oncle et de ma famille, j’ai repris mes études, et je suis rentré à la maison auprès de ma mère, de mes frères et de mes sœurs. Pendant tout le temps passé chez mon oncle, je ne voyais ma mère et le reste de ma famille que quand ils venaient nous rendre visite.

L’alcool et la drogue étaient devenus mes compagnons de route, de vagabondage hors de ce monde que je ne pouvais fuir. C’est un cercle vicieux dans lequel j’avais l’impression de trouver ma place et de pouvoir oublier. Par la grâce de Dieu, j’avais obtenu mon diplôme de fin d’études secondaires.

Le dégoût que j’avais vécu avait éveillé en moi un désir : celui de créer un monde plus juste, au moins autour de moi. J’étais donc entré dans le service de police sous la rébellion, pour combattre les impunités.

Un jour, alors que j’allais au service, j’ai croisé sur mon chemin un regard qui ne m’était pas inconnu. Un regard qui allait chambouler ma vie et qui provenait du plus grand chamboulement de ma vie : c’était la jeune femme qui était dans le bus et qui avait à peu près le même âge que moi. Son visage donnait l’impression d’avoir retrouvé sa jeunesse et le calme de son allure faisait resplendir sa beauté. Ce regard timide a fait rejaillir en moi tous les mauvais souvenirs de cette journée, que même sa grâce ne pouvait atténuer. C’était un peu comme me regarder dans un miroir et y voir tout ce que j’avais voulu oublier. J’ai hésité à lui dire bonjour, me sentant mal à l’aise, tout ce flot de souvenirs montant en moi, désarçonné aussi par sa pureté. Mais j’ai vu que c’était ce à quoi elle s’attendait. Elle ne voulait pas prétendre ne pas me reconnaître. Le premier contact, celui de deux mains qui se joignent, était difficile. Je ne savais pas de quoi parler, quoi lui demander sans la blesser. Un court moment s’est écoulé avant que je partage avec elle ce qui me frappait tant : elle avait vraiment changé, en mieux bien sûr. Elle leva sur moi son timide regard, puis me demanda si je faisais le service de police. C’est là que j’ai eu l’occasion de m’exprimer, de trouver enfin les mots que je cherchais. Mais je me suis rendu compte que mes arguments n’étaient pas aussi solides que je l’aurais souhaité, la vengeance était au centre de mes propos… mes buts n’étaient pas aussi louables que je le croyais. Elle me raconta son histoire. Sa force morale me laissa stupéfait. En effet, elle me raconta que ce jour-là, le jour de l’attaque du bus, sa vie s’était complètement écroulée. Elle avait perdu sa virginité. Elle qui la gardait précieusement, jalousement, pour l’homme de sa vie, se l’était fait voler comme un trésor que l’on arrache au prix du sang et de la violence, ne laissant que la destruction et l’abandon en elle. Cette perte s’était soldée par la perte de son fiancé, car la vérité la déshonorait aux yeux des hommes. Il avait préféré partir et s’engager avec une autre fille, désirant se marier avec une femme possédant encore son hymen. J’étais désolé de sa perte, désolé des répercussions qu’elle avait dû subir, en plus de l’acte lui-même… après tout, elle n’avait rien choisi de ce triste destin. Mais l’horreur et l’angoisse ne s’étaient pas arrêté là, ses ravages fonctionnant comme une bombe à retardement. Pendant 5 mois, elle a vécu avec un doute atroce, qui l’empêchait de trouver ne serait-ce qu’un peu de paix. Elle devait passer un test. Mais pour passer ce test, elle devait attendre, car le VIH-SIDA n’est pas décelable le même jour. Comme en Afrique cette maladie est assez répandue, les chances étaient donc très fortes qu’elle l’ait attrapée. Lorsqu’elle eut la réponse, négative, elle repris tous ses espoirs, releva la tête et trouva en cela une nouvelle raison de vivre et, à défaut d’oublier, de continuer. J’avais oublié que j’étais en retard pour mon service, emporté par notre longue conversation. Nous nous sommes donc séparés. J’avais le cœur gros.

Après ce jour, nous nous sommes vus souvent, nous soutenant l’un l’autre. Ce que j’aimais le plus en elle, c’était la façon qu’elle avait de me regarder : non pas avec pitié, mais avec un sentiment d’amour, comme si elle me voyait moi, sans tenir compte du passé. Le présent et l’avenir étaient tout ce qui était important pour elle. Quant au passé, il ne faisait que nous apprendre.

Je me suis rendu compte que l’effet de ne m’être jamais détaché de mon passé me faisait souffrir un jour après l’autre, et que ma blessure ne guérissait pas. Grâce à cette femme, j’ai laissé l’alcool et la drogue et j’ai compris qu’en entrant dans le service de police, je me suis mis à ressembler de plus en plus à ceux qui nous avaient torturés, le pouvoir de la police étant corrompu, corrompant les hommes à son service.

La tendresse que je recevais avait allumé en mon cœur un feu qui me donnait envie de lui offrir tout l’univers en cadeau s’il avait été à moi. Une année s’est ainsi écoulée, chacun trouvant du réconfort dans le cœur de l’autre. Avec le soutien de nos familles, nous avons quitté Bukavu pour aller s’installer au Burundi, apprenant de nouveau à vivre.

Qui sait ? Peut-être trouverons-nous un jour le moyen de continuer nos études universitaires et ainsi, retrouver notre dignité perdue en nous taillant une place dans la société, en agissant pour l’évolution de l’homme plutôt que sa destruction. Comme me l’avait dit un jour une amie, pour être heureux, nous devons propager l’épidémie de bonheur autour de nous. La vie est sacrée et, une façon de préserver la dignité est de dénoncer le mal qui envahit nos vies, pour pouvoir changer. N’est-ce pas un droit pour la femme de pouvoir vivre le rapport sexuel dans toute sa liberté et par amour ? De choisir avec qui elle partagera son corps ? Dans la seule région de Kivu, à l’est de la République Démocratique du Congo, nous avons enregistré (ce n’est donc qu’un chiffre partiel) plus de 40 000 viols en moins de 8 ans. Ces viols vont de la séquestration à la mutilation de l’appareil génital féminin, dont les formes les plus fréquentes sont faites par les tirs de balles dans le vagin, la pénétration de bambous ou de baïonnettes. Je me sens fortement appelé à rappeler ici à ceux qui ont du pouvoir, plus que moi du moins, qu’il serait temps de prendre des mesures sévères pour arrêter toutes les formes d’atteinte à la dignité humaine, et de s’engager pour la paix et la justice. Le monde a besoin de changer.

Et pour tous ceux qui ont été victimes de toutes sortes de tortures, physiques, morales et émotionnelles, qu’ils sachent qu’au-delà de ces épreuves, la vie peut être bonne. Le sang qui féconde la terre ne crie jamais vengeance. Il suffit d’y croire.

Blaise Kilassa, http://kilassa-blaise.blog.ca

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