Littérature et Charité

Une Conférence de Saint Vincent de Paul, n'est pas un aréopage d'Académiciens en Afrique ; et probablement, ailleurs non plus. Il y a des lettrés et des illettrés, des membres qui ont fait leurs humanités et d'autres qui ignorent tout de la littérature, même le romantisme et les romantiques. Parmi ces derniers, il faut évidemment citer le confrère GUIDONI, Italien d'origine, serrurier de profession, père de six enfants, visiteur d'une douzaine de familles, et qui à ces divers titres a le droit d'ignorer les Lettres Françaises ; au demeurant, le meilleur de nous tous. Il ramasse toutes les familles restées en panne par un membre absent ou malade ; il fait toutes les enquêtes compliquées, dans les milieux siciliens ou calabrais, devant lesquels bon nombre reculent ; il multiplie inlassablement ses peines et ses pas. C'est, dis-je, le meilleur d'entre nous, appliquant à la lettre le « tout bonnement, tout simplement » de Saint Vincent de Paul.

Il y a trois séances, le Président a annoncé qu'une famille de miséreux  : père malade, mère sans ressources, 7 ou 8 enfants en bas-âge, mourait de faim dans la « Petite Calabre », vers tel immeuble. Il convenait que quelqu'un de bonne volonté allât y voir de près, le plus tôt possible, afin de parer à ce besoin urgent. Une minute de silence ayant démontré la carence des bonnes volontés, le confrère GUIDONI, mon voisin, déclara tout bonnement : « j'irai voir ça demain ». Et comme je lui reprochais à voix basse : « Vous avez trop de familles, voyons ». il me répondit : « Mais non, je suis très content, au contraire ; il m'en manquait une pour faire la douzaine ». Et, prudent, il alla quérir à l'avance quelques bons de macaroni et de sucre dans la boîte ad hoc. La séance suivante révéla, GUIDONI plaidant, que la situation de cette famille était encore plus basse que ce qu'on avait dit et elle fut adoptée. Bien entendu, elle resta acquise à GUIDONI dont décemment on ne pouvait pas déflorer la douzaine. Invité par la même occasion à en donner l'adresse exacte, pour les fiches du secrétariat, il consulta son carnet et lut : « rue Moussetto ».

Tunis n'est pas une ville si compliquée, malgré ses divers quartiers arabe, italien, maltais, juif, français, qu'on n'y puisse repérer à vingt personnes le nom d'une rue. Cependant il faut avouer que les lumières réunies de tous les confrères ne purent éclairer la rue Moussetto, et GUIDONI fut prié de vérifier son renseignement à sa prochaine visite, ce à quoi il consentit avec bonne grâce, non sans affirmer qu'il était sûr de son Moussetto.

A la séance suivante, GUIDONI eut le triomphe modeste : « J'ai bien vérifié le nom de la rue, J'ai bien lu le nom de la plaque, c'est bien Moussetto ».

On se regarda avec incertitude. « Pourtant... D'ailleurs, poursuivit fermement GUIDONI, tirant son carnet, voici le nom complet de la rue que j'ai copié « Alfredo Moussetto » .....

Je nageais dans la jubilation, j'aurais embrassé GUIDONI. et je chantais dans mon coeur :

« Aimable Italie,
Sagesse ou folie,
Jamais, jamais ne t'oublie,
Qui t'a vue un jour..... »
Italie, Italie, tes trésors artistiques et littéraires sont innombrables et suffisent à ta gloire. Ce n'est pas parce qu'il t'a aimée et chantée avec passion qu'il faut te l'annexer. Laisse-nous notre Alfred de Musset ».

Paul Nicolas Marty, Contes vrais de la misère, posthume 1945

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